top of page

Le retour des déportés Épisode 2 : Les corps en ruine


Avec cette série, nous célébrons le 80ᵉ anniversaire du retour des déportés en retraçant, étape après étape, leur long chemin vers la vie.

Dans le premier épisode, nous avons évoqué le voyage du retour : un périple chaotique, marqué par l’incertitude, l’épuisement et l’attente de revoir la France. Mais une question demeurait : dans quel état allaient-ils revenir ?

Ce second épisode s’attarde sur une réalité souvent tue : l’état physique des rescapés. Vivants, certes, ils restaient dans un état d’extrême fragilité.

La libération ne mettait pas fin à la souffrance ; elle ouvrait une longue période de soins, de repos, et parfois d’agonie.


Photo France Région 3

Les corps en ruine

Les rescapés revenaient des camps profondément transformés. Visages creusés, regards vides, corps réduits à la peau et aux os : le poids moyen des hommes adultes oscillait entre 30 et 40 kilos, parfois moins. La moindre activité demandait un effort surhumain.

Les maladies décimaient encore nombre de survivants déjà affaiblis par la faim et les privations. Parmi les plus courantes :

  • Typhus : une épidémie de typhus, maladie grave transmise par les poux, sévissait dans les camps, notamment en 1942 et 1943. Les SS craignaient cette maladie au point de multiplier les désinfections. Les médecins déportés devaient prendre en charge les victimes avec des moyens très limités.

  • Dysenterie : provoquée par les mauvaises conditions d’hygiène et la nourriture insuffisante, elle touchait presque tous les nouveaux arrivants et tuait jusqu’à la moitié des cas à Buchenwald.

  • Tuberculose : maladie foudroyante, responsable de près de 40 % des décès à Buchenwald, évoluant souvent en quelques semaines.

  • Pneumonie : fréquente et souvent mortelle, aggravée par le manque de soins et les conditions de vie précaires.

  • Erysipèle : infection cutanée frappant 1 500 déportés sur 33 000 à Buchenwald, avec un taux de mortalité de 15 %.


Ces pathologies s’ajoutaient aux blessures mal soignées, aux gelures et aux lésions dues aux coups ou au travail forcé.

Les médecins déportés, souvent démunis, devaient parfois faire des choix impossibles pour tenter de sauver ceux qu’ils pouvaient.

Certains survivants ne résisteront pas à ce moment charnière.

La guerre était finie, mais pour eux, la mort attendait parfois à l’hôpital, dans un wagon sanitaire ou à l’entrée du village natal.

Survivre au camp ne signifiait pas retrouver immédiatement la vie : c’était entrer dans une nouvelle lutte contre les séquelles visibles et invisibles de la déportation.


Cette réalité se retrouve dans de nombreux parcours que nos membres ont choisi de faire revivre à travers leurs écrits.

Le témoignage consacré à Marcel Moïse Benkemoun, résistant et déporté, évoqué (par Lydia Athurion) dans une lettre adressée à son oncle, longtemps resté dans l’ombre, rappelle combien le retour fut souvent marqué par un combat silencieux contre la maladie, l’épuisement et les séquelles durables de la déportation.

De même, le récit du voyage sur les traces de la déportation de François Cornella, raconté par sa petite fille, Nadége Leclerc, met en lumière l’impact profond et durable de l’expérience concentrationnaire sur les corps, les vies et les familles, bien au-delà de la libération.

Ces récits, parmi tant d’autres, prolongent la mémoire des rescapés et donnent une voix à celles et ceux dont la survie fut, après le retour, une épreuve à part entière.

Le témoignage de Vincent Malerba, jeune Grenoblois arrêté lors de la manifestation du 11 novembre 1943 et déporté à Buchenwald-Dora, illustre cette réalité : « J’ai vite appris mon numéro. Le 40250. »

Arrêté le même jour, lors de cette manifestation réprimée par l’occupant, Auguste Celse connut lui aussi la déportation. Son parcours rappelle que cette journée de résistance coûta à de nombreux jeunes hommes l’arrestation, la déportation, et pour certains, une vie durablement marquée par la souffrance.

À leur retour, Vincent, Auguste, Marcel-Moïse, François, comme tant d’autres déportés, n’étaient plus que des corps brisés, amaigris, ravagés par la faim et les maladies. La convalescence dura souvent des mois. Retrouver un poids normal, réapprendre à marcher, réussir à avaler des repas sans douleur constituaient déjà de grandes victoires, dans un combat quotidien pour retrouver une vie digne.


Les premiers soins : hôpitaux, sanatoriums, cures de repos

Dès leur arrivée en France, les rescapés furent dirigés vers des structures sanitaires improvisées. Les gares accueillaient des files de brancards.

Les hôpitaux militaires, les cliniques et parfois les écoles réquisitionnées servaient de centres de triage. Les médecins, souvent débordés, tentaient d’endiguer les épidémies.

On isolait les malades contagieux et on distribuait les premiers repas chauds. Les organismes, habitués à la famine, supportaient mal une nourriture normale : il fallait réapprendre à manger par petites quantités, sous peine d’un « choc alimentaire » pouvant être fatal.

À Grenoble, la gare devint un lieu symbolique de ces arrivées : trains et wagons sanitaires déposaient des rescapés hagards, pris en charge par la Croix-Rouge, le Secours national et des bénévoles. Rapidement, des structures médicales locales furent mobilisées. L’hôpital civil accueillit les cas graves, tandis que pour les convalescences longues, on orientait les survivants vers les sanatoriums de Saint-Hilaire-du-Touvet, spécialisé dans le traitement de la tuberculose grâce à l’air pur du plateau des Petites-Roches, ou vers le sanatorium d’Allevard, réputé pour ses eaux thermales.

Ces lieux offraient plus qu’un traitement médical : les rescapés découvraient le silence, un lit, des draps propres et la possibilité de dormir sans être réveillés par des cris ou des coups. Mais la guérison restait incertaine : beaucoup étaient trop affaiblis pour se rétablir, d’autres gardaient des séquelles pulmonaires ou cardiaques à vie. La joie des retrouvailles se mêlait souvent à l’angoisse pour les familles.


La reconstruction physique : un chemin de longue haleine

La récupération fut lente et incertaine. Certains reprirent progressivement des forces, gagnèrent du poids, retrouvèrent une mobilité minimale.

Mais la fatigue chronique était telle que beaucoup ne pouvaient plus travailler comme avant. Les os fragilisés se fracturaient facilement, les poumons restaient marqués par la tuberculose ou les pneumonies, et les séquelles pouvaient être visibles à vie : boiteries, handicaps respiratoires, douleurs articulaires ou maladies chroniques.

Cette reconstruction physique n’était qu’une étape. Derrière les corps affaiblis se cachaient aussi des esprits traumatisés. Troubles du sommeil, angoisses, dépressions et difficultés à se réinsérer dans une société qui avait continué à vivre pendant leur absence rendaient ce retour à la vie encore plus complexe.


Après les trains du retour et l’épreuve de la reconstruction physique, restait à affronter une autre réalité : celle du retour au foyer, au village, à une société qui, bien souvent, ne comprenait pas ce que signifiait « revenir des camps ».


Entre joie des retrouvailles et incompréhension, maladresses ou silence, les rescapés devaient affronter le décalage avec un monde qui avait changé, tandis que l’absence de ceux qui ne sont jamais revenus laissait dans les familles et la société un vide irréparable, fait de deuils sans corps et de vies brutalement interrompues. 


C’est ce que nous explorerons dans le prochain épisode :

Épisode 3 : Le choc du retour.


« Survivre n’était qu’un début. »


Participez, vous aussi, pour faire vivre la mémoire !

Vous souhaitez partager une initiative qui fait vivre la mémoire, une commémoration locale, un projet mené avec des jeunes, ou encore une action de solidarité qui unit les générations autour du souvenir ?

👉 Envoyez-nous votre article, vos photos ou vos témoignages à : contact@unadif38.fr

Nous serons heureux de les publier sur le blog de l’UNADIF 38 afin de faire connaître et partager ces actions qui entretiennent la flamme du souvenir et la transmission entre générations.



5 commentaires


Nad
13 janv.

"-- Je comprends maintenant pourquoi on dit qu'un génocide est indicible.

-- Tu sais, l'indicible ce n'est pas la violence du génocide, c'est la force du survivant à poursuivre leur existence malgré tout."

extrait du livre Jacaranda de Gaël Faye, sur le génocide Rwandais....

Je me pose souvent cette question "comment ont ils fait pour survivre ?" ...ma mère m'a dit que oui, parfois elle surprenait mon grand père en train de pleurer... des séquelles physiques et psychiques à vie et cette solitude je crois, qui pouvait se partager seulement dans les associations d'anciens déportés. Alors merci sincèrement à toutes ces associations qui leur ont permis de tenir debout et à nous aujourd'hui, de poursuivre la mémoire de chaques histoires…

J'aime
Philippe
13 janv.
En réponse à

Merci Nadège pour ce message si juste et si sensible.

Vos mots et la citation de Gaël Faye font écho à ce que beaucoup de familles ont vécu : ces silences, ces larmes furtives, ces blessures qui ne se referment jamais vraiment.

Les associations ont en effet été, pour nombre de survivants, des lieux où cette solitude pouvait enfin être partagée.

C’est pour ces hommes et ces femmes revenus des camps, et pour la mémoire de ceux qui ne sont jamais revenus, que nous poursuivons ce travail de transmission.

J'aime

Invité
12 janv.

Un texte fort et nécessaire, qui nous rappelle combien le retour fut aussi une épreuve. Merci pour ce travail de mémoire indispensable

J'aime

Invité
10 janv.

Un témoignage bouleversant qui rappelle la réalité physique et psychologique des déportés à leur retour. Merci de nous permettre de garder vivante cette mémoire et de ne jamais oublier les souffrances endurées

J'aime
Equipe unadif38.fr
10 janv.
En réponse à

Merci pour vos mots. Transmettre cette mémoire est au cœur de notre engagement.

J'aime
bottom of page