Le retour des déportés Épisode 3 : Le choc du retour
- Marie-Armelle FOUILLARD

- 16 janv.
- 4 min de lecture

Avec cette série, nous célébrons le 80ᵉ anniversaire du retour des déportés en retraçant, étape après étape, leur long chemin vers la vie.
Dans le premier épisode, Le voyage du retour, nous avons suivi ce périple chaotique qui ramène les rescapés des camps vers la France : des semaines d’errance, d’attente, de trains bondés, de routes incertaines, portées par un seul espoir : rentrer.
Le second épisode, Les corps en ruine, s’est arrêté sur une réalité souvent tue : l’état physique des survivants. Vivants, certes, mais brisés. La libération ne mettait pas fin à la souffrance ; elle ouvrait une longue période de soins, de repos, et parfois d’agonie.
Ce troisième épisode prolonge ce chemin. Après le voyage et l’état des corps, il s’attache à ce moment si particulier du retour parmi les siens : retrouver un foyer, une famille, une place dans la société, quand tout en soi reste marqué par l’épreuve. Le retour ne se fait pas en un jour ; il est une reconstruction lente, fragile, profondément humaine.
Des témoins racontent
A la gare de Grenoble, chaque jour, des personnes se pressent sur le quai de la gare pour attendre l’arrivée des trains qui acheminent les déportés. Inquiétude, angoisse pour celles et ceux qui espèrent voir revenir un parent.
C’est le cas de Jean-Pierre Celse, alors âgé de 6 ans, et de sa mère. Jean-Pierre raconte qu’il « en avait marre d’aller tous les jours à la gare » mais que ce jour du 22 mai 1945, les yeux rivés sur sa mère, il a senti subitement qu’elle serrait sa main plus fort, qu’elle était pâle. Et là, il voit surgir un « grand bonhomme » squelettique qu’il ne connaît pas. Auguste Celse pèse alors 42 kg pour 1,80 m. Ils se prennent dans les bras et tous fondent en larmes.
Après des soins à domicile et un long séjour dans sa famille dans le Briançonnais, il reprendra peu à peu sa place dans son foyer et son activité professionnelle à l’usine de fabrication de viscose.
Edouard Bordet, déporté à Dora, a 21 ans lorsqu’il revient. Il raconte que tout le long du trajet en train qui s’arrêtait très souvent, l’accueil fut fantastique.
En arrivant à la gare de Grenoble, il est étonné de voir sa mère qui l’attend car il n’avait prévenu personne. L’émotion le gagne et lorsqu’il demande « Et papa ? », sa mère lui apprend qu’il a été tué.
Joie des retrouvailles et douleur se mêlent.
Édouard BORDET est décédé le 19 mars 2023 à Grenoble. Il est Chevalier de la Légion d’honneur


source : adirp37-41.over-blog.com
La difficile reconstruction
L’Isère compte parmi ses habitants 1 150 déportés, dont la moitié ne sont pas revenus. À Grenoble, la population a subi 840 fusillés, plus de 2 000 morts au combat et autant de disparus.
Le retour des survivants, souvent dans un état physique et psychologique désastreux, a été un choc pour les familles et la communauté. Ils sont accueillis avec un mélange de joie, de sidération et parfois d’incompréhension.
Leur expérience était si extrême que certains proches ou voisins avaient du mal à la comprendre, voire à la croire. Certains déportés se sont sentis isolés, incapables de partager ce qu’ils avaient vécu. Le fossé entre leur expérience et celle de la société civile a parfois créé un sentiment d’exclusion.
Simone Veil a évoqué son retour de déportation en disant : "On avait beaucoup de mal à vivre, chaque jour était un fardeau et on se sentait étranger, sans presque plus de communication."
D’autant que la reconstruction de la France est en marche, et que beaucoup veulent oublier cette sombre période. L’envie de tirer un trait sur le passé pour ne regarder que l’avenir est très présente. Entendre et comprendre la souffrance des rescapés constitue un retour en arrière. Il en est pour qui cela peut également être un risque d’avoir à rendre des comptes.
A cela s’ajoute la difficulté à se réinsérer professionnellement. Retrouver son emploi d’avant-guerre n’était pas toujours possible, pour des raisons évidentes de santé physique et psychique.
Pour beaucoup, des soins de longue durée dans des établissements de santé ont maintenu les déportés en dehors de la vie familiale, sociale.
D’autres, remplacés pendant leur longue absence ont du mal à retrouver le poste qu’ils occupaient, malgré les textes législatifs et ordonnances visant à favoriser le retour au travail des déportés.
Le retour à une vie normale est un parcours semé d’embûches. Cette réinsertion familiale, sociale, professionnelle ne sera pas toujours complète.
Le monde de l’après-guerre est un monde que les déportés ne reconnaissent pas et pour lequel ils n’ont pas de repères.
Cependant, il faut souligner qu’à Grenoble, une aide significative a été mise en place avec l’association de déportés FNDIRP, le Comité d’œuvres sociales de la Résistance et la Croix Rouge.
Vers l’épisode 4 : la culpabilité du survivant
La culpabilité du survivant n’était pas un poids facile à partager. Elle s’inscrivait dans le corps, dans l’esprit et dans le quotidien. Mais affronter ce poids était aussi nécessaire pour se reconstruire et envisager un avenir.
Les souvenirs douloureux, la conscience des absents et l’impression d’une société étrangère rendaient chaque jour un combat moral, parfois invisible aux yeux des autres.
Dans le prochain épisode, nous aborderons le parcours de reconnaissance, à la fois comme résistant et comme déporté : le chemin administratif, les témoignages exigés, la suspicion parfois, et la nécessité de faire entendre sa voix après le silence imposé ou intériorisé.
« Survivre n’était pas un privilège, c’était une épreuve de chaque instant. »
Participez, vous aussi, pour faire vivre la mémoire !
Vous souhaitez partager une initiative qui fait vivre la mémoire, une commémoration locale, un projet mené avec des jeunes, ou encore une action de solidarité qui unit les générations autour du souvenir ?
👉 Envoyez-nous votre article, vos photos ou vos témoignages à : contact@unadif38.frNous serons heureux de les publier sur le blog de l’UNADIF 38 afin de faire connaître et partager ces actions qui entretiennent la flamme du souvenir et la transmission entre générations.


Oui, à ces hommes et à ces femmes, il a fallu du courage avant, pour s'engager, pendant la déportation pour survivre et encoe après pour continuer à vivre..Quel exemple!
Lecture bouleversante. On imagine souvent la Libération comme un moment uniquement heureux, mais cet épisode rappelle avec force que le retour des déportés fut aussi un autre choc, parfois tout aussi violent que l’épreuve vécue dans les camps. La solitude, l’incompréhension, les silences… tout cela est raconté avec une grande justesse. Merci pour ce texte, et pour cette belle idée d’une “saison” en plusieurs épisodes : elle permet de prendre le temps de comprendre, d’écouter et de redonner une voix à ces hommes et ces femmes, avec profondeur, humanité et respect