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Le retour des déportés Épisode 4 : La culpabilité du survivant

Avec cette série d'articles débutés en 2025, nous célébrons le 80ᵉ anniversaire du retour des déportés en retraçant, étape après étape, leur long chemin vers la vie.


Dans le premier épisode, Le voyage du retour, nous avons suivi ce périple chaotique qui ramène les rescapés des camps vers la France : des semaines d’errance, d’attente, de trains bondés, de routes incertaines, portées par un seul espoir : rentrer.


Le second épisode, Les corps en ruine, s’est arrêté sur une réalité souvent tue : l’état physique des survivants. Vivants, certes, mais brisés. La libération ne mettait pas fin à la souffrance ; elle ouvrait une longue période de soins, de repos, et parfois d’agonie.


Dans l’épisode précédent "Le choc du retour" , nous avons suivi le retour des déportés à Grenoble et en Isère, entre joie des retrouvailles et choc de constater l’ampleur des pertes.

Nous avons découvert combien la réinsertion dans la société, la famille et le travail pouvait être difficile, et combien le fossé entre leur expérience et celle du monde qui les entourait était profond.


Dans cet épisode, nous abordons une dimension plus intime et lourde :

la culpabilité du survivant.


Photo source "L'Union"


Survivre aux camps n’était pas seulement un miracle physique, c’était un fardeau moral. Chaque rescapé portait en lui le souvenir des compagnons disparus, les choix impossibles qu’il avait dû faire, et le sentiment d’injustice face à la mort et à la survie.


À Grenoble, comme dans d’autres villes de l’Isère, de France ou d'Europe, hommes et femmes revenaient marqués, non seulement dans leur corps, mais aussi dans leur âme. Le retour à la vie quotidienne était un parcours semé d’ombres et de silences, où chaque pas vers la reconstruction s’accompagnait du poids de la mémoire et de la culpabilité.

 

Ceux qui sont revenus… et ceux qui ne sont pas revenus

À Grenoble et dans le reste de l’Isère, les familles attendaient les retours avec impatience et inquiétude. Mais pour ceux qui revinrent, la joie des retrouvailles était souvent assombrie par un sentiment douloureux : la conscience que tant d’autres n’étaient jamais rentrés.


Jean, déporté à Dachau et revenu à Grenoble en 1945, raconte :


« Je marchais dans les rues de ma ville natale, et chaque visage que je croisais me rappelait mes camarades partis pour toujours. Comment continuer à vivre quand tant d’autres ont disparu ? »


Cette « culpabilité du survivant » était fréquente. Les rescapés se sentaient parfois indignes de la vie retrouvée. La mémoire de ceux qui étaient morts restait vive, omniprésente et écrasante. Dans des communes comme Saint-Martin-d’Hères, Meylan ou Gières, les conversations sur les camps restaient rares ; mais pour les survivants, le silence intérieur était constant, un poids invisible qu’ils portaient chaque jour.

Certains survivants, dans la vie quotidienne, refusaient de parler de ce qu’ils avaient vécu. D’autres se surprenaient à ressentir de la colère envers ceux qui avaient été épargnés ou envers le monde qui semblait poursuivre sa vie comme si rien ne s’était passé. Cette solitude morale était une extension du traumatisme physique et psychologique des camps.

 

Le poids de la mémoire et de la culpabilité

Chaque jour, la mémoire ramenait des souvenirs d’horreur : les marches forcées, la faim, le froid, les camarades disparus, les maladies et la brutalité des gardiens.

La culpabilité ne se limitait pas à la survie : elle portait sur les choix faits pour rester en vie, sur les sacrifices involontaires, et sur la conscience d’avoir échappé à ce qui avait frappé les autres.

Pour beaucoup, cette culpabilité se traduisait par l’isolement. Même au sein de la famille, ils éprouvaient la difficulté de partager leur vécu, de peur de blesser ou d’être incompris.

Dans les quartiers de Grenoble où les familles de déportés avaient été dispersées, on entendait parfois des phrases comme : « Ils ne peuvent pas comprendre… je n’en parlerai pas. »

Les anciens résistants grenoblois témoignent que l’ombre des camps planait sur leurs retrouvailles, sur leurs discussions, et même sur leur capacité à sourire. Chaque événement joyeux était teinté d’un rappel silencieux : la disparition de leurs compagnons, la violence qu’ils avaient endurée, l’absurdité d’avoir survécu quand d’autres étaient morts.

 

Le sentiment d’injustice et de solitude morale

La société retrouvée n’offrait pas toujours de reconnaissance immédiate. Beaucoup de survivants constataient que la vie reprenait son cours autour d’eux, mais que personne ne pouvait réellement comprendre leur expérience.

Les regards, souvent bienveillants mais maladroits, rappelaient qu’ils étaient « différents » désormais.

À Grenoble et dans l’Isère, certains rescapés choisissaient de s’investir dans des associations, dans des témoignages scolaires ou dans le soutien aux familles des victimes, comme moyen de donner un sens à leur survie. Mais le sentiment d’injustice restait : d’une part, la disparition de leurs compagnons, d’autre part, la difficulté à faire entendre l’ampleur de leur vécu. Cette solitude morale pouvait durer des années, parfois toute une vie, et était un défi quotidien pour retrouver une place dans le monde.

 

Vers l’épisode 5 :

La culpabilité du survivant n’était pas un poids facile à partager. Elle s’inscrivait dans le corps, dans l’esprit et dans le quotidien.

Mais affronter ce poids était aussi nécessaire pour se reconstruire et envisager un avenir. Les souvenirs douloureux, la conscience des absents et l’impression d’une société étrangère rendaient chaque jour un combat moral, parfois invisible aux yeux des autres.


Dans le prochain épisode, nous aborderons le parcours de reconnaissance, à la fois comme résistant et comme déporté : le chemin administratif, les témoignages exigés, la suspicion parfois, et la nécessité de faire entendre sa voix après le silence imposé ou intériorisé.

 

Episode 5 : Se faire reconnaître – et croire

  • Le difficile parcours de reconnaissance comme résistant et déporté

  • Les dossiers administratifs, les témoignages exigés, la suspicion parfois

  • Le silence imposé ou intériorisé

 

« Survivre, c’est porter en soi ceux qui n’ont pas pu revenir. »


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2 commentaires


Anne
05 mars

Merci pour cet article. Il permet de mieux comprendre la souffrance silencieuse que beaucoup de survivants ont gardée en eux après leur retour

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Equipe unadif38.fr
06 mars
En réponse à

Merci Anne pour votre lecture attentive et votre message.

En effet, derrière la joie du retour, beaucoup de survivants ont porté longtemps une souffrance intérieure difficile à exprimer. Mettre des mots sur cette réalité fait aussi partie du travail de mémoire que nous essayons de transmettre

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