De Buchenwald à Dora : mémoire croisée de Vincent Malerba et Charles de Lacombe
- Philippe BERG
- 22 janv.
- 5 min de lecture

Charles de Lacombe en 1939 - Photo d'archives Bertrand de Lacombe
Avant de poursuivre, la semaine prochaine, avec l’épisode 4 de notre série « Le retour des déportés », nous vous proposons aujourd’hui un hors-série exceptionnel.
Nous avons reçu le texte de Bertrand de Lacombe, qui a souhaité le confier à l’UNADIF 38. Il entre en résonance profonde avec notre démarche mémorielle et avec les témoignages déjà partagés.
L’UNADIF 38 a à cœur de faire vivre la mémoire de la Résistance et de la Déportation en donnant la parole à celles et ceux qui, par leur histoire familiale, leurs recherches ou leur engagement, contribuent à cette transmission indispensable.
C’est dans cet esprit que nous publions aujourd’hui le témoignage de Bertrand de Lacombe, auteur de l’ouvrage Itinéraire d’une résistance singulière – Du Limousin à Dora, 1939-1945 (Éditions Les Monédières).
À travers ce livre, il a entrepris un travail de mémoire autour de son grand-père, Charles Mercier de Lacombe, résistant, déporté à Buchenwald puis à Dora, mort d’épuisement lors des évacuations de camps au printemps 1945.
Cette démarche trouve un écho tout particulier avec le parcours de Vincent Malerba, déporté lui aussi à Buchenwald et Dora, dont le témoignage, Une vie pour le dire, (livre écrit par Marielle Montagne) a profondément marqué Bertrand de Lacombe.
Les trajectoires de ces deux hommes, si différentes par leurs origines, leur âge et leur milieu social, se sont pourtant croisées dans l’enfer concentrationnaire et illustrent, chacune à leur manière, la diversité et l’universalité de l’engagement résistant.
Nous reproduisons ci-dessous, dans son intégralité, le texte que Bertrand de Lacombe a souhaité confier à notre blog.
Témoignage de Bertrand de Lacombe
En mémoire de Vincent Malerba, de Charles de Lacombe et des déportés de Dora
L’année 2025 aura été pour moi l’occasion d’une double source d’émotion puisque, à quelques semaines d’intervalle, je prenais connaissance du témoignage de Vincent Malerba dans le livre « Une vie pour le dire », puis de son décès, à l’âge de 100 ans.
Ce livre m’avait été signalé par un ami qui avait découvert l’histoire de mon grand-père, Charles Mercier de Lacombe, dans mon propre ouvrage « Itinéraire d'une résistance singulière – Du Limousin à Dora, 1939-1945 » (Éditions Les Monédières, préface de Laurent Thiery). Il y avait judicieusement repéré de nombreuses correspondances avec le parcours de douleur de Vincent Malerba.
Correspondances confirmées par la lecture de son récit, jusqu’à découvrir dans les annexes du livre une liste nominative des déportés de Buchenwald ayant subi début février 1944 un examen médical en vue de leur envoi à Dora, dans laquelle figurent leurs deux noms !
Ainsi, leurs calendriers coïncidant, les deux hommes s’étaient sans aucun doute connus, ce qui m’avait fortement ému car mon grand-père, matricule 40829, n’était, lui, pas rentré de Dora, mourant d’épuisement dans son wagon qui l’emmenait vers Ravensbrück lors des trop fameuses « marches de la mort », à quelques semaines de l’écrasement final du régime nazi.
Mon propre père, né alors que mon grand-père était déjà déporté, ne l’avait donc lui-même jamais connu, ce qui avait occasionné une béance dans la mémoire familiale.
Dès lors, savoir qu’un de ses camarades de malheur était encore en vie m’avait laissé le fol espoir que peut-être il pourrait me l’évoquer.
Espoir malheureusement déçu, mais le témoignage écrit de Vincent Malerba m’a cependant permis d’approfondir encore ma connaissance de ce qui s’est tramé dans ces camps, où je m’étais d’ailleurs rendu en avril dernier, à l’occasion des 80 ans de leur libération.
À l’hommage donc très personnel que je souhaite rendre à cette belle figure, je souhaite ajouter la mention de l’intérêt qu’il y a à comparer les parcours de Vincent Malerba et de Charles Mercier de Lacombe, car ils illustrent la diversité des itinéraires de ceux qui se sont engagés pour que nous puissions vivre libres.
Là où Vincent était encore un tout jeune homme, Charles avait déjà atteint la trentaine, s’était marié en 1938 et avait eu, avant mon père, deux petites filles. Là où Vincent était un fils de modestes immigrés italiens, Charles venait d’une famille de notables ayant compté un député et de nombreux militaires (et même un ministre du gouvernement de Vichy !). L’Isère de l’un était bien loin du Limousin de l’autre. Et là où Vincent a fait l’objet d’une rafle collective après une manifestation interdite, Charles a pour sa part été dûment recherché et arrêté à l’été 1943 pour son appartenance au réseau des services secrets clandestins de l’armée.
Deux hommes très différents donc, mais unis dans un même engagement sacrificiel. Et c’était bien cela la Résistance, qui rassemblait « Au cœur du commun combat, / Celui qui croyait au Ciel, / Celui qui n’y croyait pas » (Aragon).
En ces temps difficiles, où la guerre qu’on croyait oubliée se rappelle à notre mauvais souvenir, ces exemples doivent nous enseigner que la défense de notre pays et de nos libertés n’est pas affaire d’âge, de classe sociale, de profession ou de religion. Elle est l’affaire de tous !
Et si les derniers acteurs et témoins directs des tragédies du XXᵉ siècle nous ont désormais presque tous quittés, nous devons nous montrer dignes de leur engagement et d’abord nous conformer au souhait de ceux qui, tel Vincent Malerba, nous ont laissé comme héritage une consigne limpide : « vous êtes la génération qui poursuivra la transmission du récit de ce qui m’est arrivé ».
Bertrand de LACOMBE - bertrand.delacombe@gmail.com
À travers ce témoignage, ce sont non seulement les figures de Vincent Malerba et de Charles Mercier de Lacombe qui sont honorées, mais aussi celles de tous ceux qui ne sont pas revenus des camps, morts d’épuisement, de maladie ou de violence, souvent sans sépulture et parfois sans même une date.
Le devoir de mémoire que nous portons collectivement trouve ici une illustration forte : transmettre, comparer les parcours, rappeler la diversité des engagements et redire que la Résistance fut l’affaire d’hommes et de femmes venus d’horizons très différents, unis par un même refus de l’inacceptable.
C’est aussi un appel adressé aux générations d’aujourd’hui et de demain, afin que ces récits ne se taisent pas avec la disparition des derniers témoins directs, mais continuent de nourrir notre vigilance, notre sens des responsabilités et notre attachement aux libertés.
📖 Pour aller plus loin :
Le livre de Bertrand de Lacombe, Itinéraire d’une résistance singulière – Du Limousin à Dora, 1939-1945, est disponible auprès des Éditions Les Monédières :👉 https://www.editionslesmonedieres.fr/librairie-en-ligne/biographie/itineraire-dune-resistance-singuliere/
"Transmettre la mémoire, c’est refuser que le silence devienne l’oubli"
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La lecture de cet article impose le silence et la réflexion. En suivant les trajectoires de Vincent Malerba et de Charles de Lacombe, on mesure ce que furent l’endurance, la dignité et la lucidité face à l’inhumain. Ce récit n’explique pas seulement l’histoire : il nous place devant notre responsabilité de passeurs de mémoire. Merci pour ce témoignage.
Merci Monsieur pour votre texte témoignage qui contibue à amplifier et enraciner le souvenir de chacun de ceux qui ont eu en commun l'amour de la liberté, de la rectitude morale et le courage de tout risquer pour que ces valeurs triomphent du mal.
Merci pour votre témoignage très personnel que vous nous avez confié et qui nous révèle ces destins croisés de Charles de Lacombe votre grand-père et de Vincent Malerba. J'ai hâte de lire votre livre !
Un texte fort et nécessaire, qui met en regard deux parcours marqués par la déportation et la barbarie concentrationnaire. La mémoire croisée de Vincent Malerba et de Charles de Lacombe rappelle combien la transmission de ces témoignages est essentielle pour comprendre, mais surtout pour ne jamais oublier. Merci aux auteurs pour ce travail de mémoire exigeant et profondément humain